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L'autre conception de l'oeuvre

Dès le début de mon activité artistique, j'ai porté un intérêt prédominant au processus et à la dimension temporelle de l'oeuvre. C'est le processus du travail artistique qui m'a toujours retenu plutôt que le résultat final.
Après avoir débuté par les inévitables variations sur les relations du fond et de la forme, j'ai réalisé, de 1958 à 1959, une quantité innombrable de dessins issus de différents procédés de travail et d'expérimentations sur les matériaux: il s'agissait d'exercices graphiques comme l'écriture de gauche à droite ou de haut en bas ou de découpages au couteau que j'ai appelés espaces vides, destinés à être remplis par l'imagination du spectateur. Les chevauchements, les recouvrements et les superpositions de mes propres dessins et de ceux d'autres personnes faisaient appel à l'imagination , tous les remaniements devant rester graduellement lisibles au cours de leur évolution.
L’absence de forme à laquelle j’aspirais dans ces oeuvres revêtait pour moi le caractère d’un manifeste. Je considérais les structures ouvertes comme une sorte d’instrument de mise en forme.

Entre 1960 et 1963, j’ai produit des Ensembles d’oeuvres (Werkkomplexe) qui résultaient principalement de processus matériels. Le matériau et le processus de travail , le processus matériel étaient devenus déterminants pour l’oeuvre. Le matériau n’était plus exclusivement utilisé pour une fin extérieure à lui, mais il devait être en lui-même un objet. Dans ce but, j’ai utilisé des formes très simples en essayant d’éviter les hiérarchies et les significations préconçues. La forme de la surface vide que j’avais déjà adoptée auparavant s’imposa en tant que motif.

J’ai défini des formes de cadre et de nombreux dispositfs d’encadrement reposant sur l’idée que le spectateur remplirait virtuellement les surfaces. C’était une invitation à une participation active. Maniement et action en tant que parties constituantes de l’oeuvre. Créer une oeuvre à partir de l’action, définir une oeuvre dans l’action, ceci est devenu l’idée fondamentale de mon travail à partir de 1963 : l’action est une forme de J’oeuvre (Werkform) , d’importance égale et même supérieure à celle des matériaux des oeuvres du passé. L’action permet une conception totale de l’oeuvre. Le spectateur qui agit définit l’oeuvre et en répond ; il ne peut être impliqué seulement dans sa qualité de regardeur : son corps entier est engagé. Toutes les facultés de l’être humain sont requises, non seulement le regard, mais l’existence entière. Dès lors, il fallait créer des oeuvres de manière différente, plus approfondie qu’auparavant, ce qui nécessitait en l’occurrence une autre conception du matériau: temps, langage, corps, espace, lieu, histoire, action devenaient matériaux, tout comme le sont la pierre, le bois et le métal pour le sculpteur qui travaille de façon traditionnelle.

Caractère instrumental des Séries d’oeuvres (Werksatze). Les moyens d’expression employés jusqu ‘alors me paraissaient avoir pris une ampleur décisive. Ce qui n’avait pu être expérimenté, formulé, représenté, devenait à présent évident. Les dessins opératoires (Werkzeichnungen) enconfirment la nature.

Dans L’autre conception de l ‘œuvre (der andere Werkbegriff) , il y a des notions centrales : lieu, temps, espace, vis-à-vis, direction, intérieur/extérieur, limite, corps, champ, construction. C’est dans cette extension de la notion de «masse à modeler» que les significations véhiculées par cette conception se transforment en art. Depuis 1979, cette étape de mon travail est devenue décisive : c’est seulement dans la réception de l’oeuvre que l’on peut déterminer si celle-ci est ou devrait être oeuvre ou bien instrument.

Franz Erhard Walther

Extrait vidéo de l'accochage de F.E.Walter à Bourges